Chapitre en cours :
Entre Mortels et Immortels, la guerre est déclarée. Trois mois après la chute d'Isanagi et du Golem de Pierre, la tension ne fait qu'accroître. Encore une fois, l'ennemi saura surprendre. Encore une fois, les futures divinités devront se montrer à la hauteur, et les humains, plus unis que jamais.


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 Dans les ruelles de la Sérénissime

 
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Dans les ruelles de la Sérénissime - Sam 25 Avr 2015 - 18:24
 « Actualité internationale maintenant, avec ces événements étranges qui se déroulent à Venise, terrorisant tant que fascinant les touristes depuis quelques jours. Notre envoyé spécial sur place, Hervé Meyer, Hervé, vous m’entendez ?

- Oui en effet, Jean-Jacques. Cela fait maintenant quatre jours qu’un mystérieux individu apparaît tous les jours à midi précise dans un nouvel endroit de la Sérénissime. Vêtu d’une tenue de Carnaval et d’un masque, il se poste à chaque fois en un nouveau lieu dégagé et populeux, créant immanquablement des mouvements de foule et des bousculades pour une raison encore inexpliquée. »


Le vent chargé d’iode s’engouffra dans la chevelure brune dont il propagea la fragrance fraîche avant de poursuivre son chemin. Les mèches d’ébène se reposèrent sur la cape dorée avec délicatesse. Deux puits d’azur ne quittaient pas l’énorme cadran zodiacal, entouré de part et d’autres de l’heure en cours. Onze heures cinquante-cinq. L’être demeurait parfaitement immobile, attendant patiemment son temps.

Les panneaux horaires coulissèrent doucement vers le bas, révélant midi et déclenchant des sons de cloche capables de couvrir même le vacarme de la foule. L’être mythologique fit un pas en avant, quitta les ombres délicieuses qui avaient constitué son écrin précieux, pour plonger dans la lumière crue de cette mi-journée. Un instant de flottement. Les touristes les plus proches se figèrent en reconnaissant l’incarnation démente dont tout le monde avait entendu parler. Puis, l’émotion se brisa, laissant place au brouhaha des appareils photos et des commentaires en tous genre. L’information se répandit comme une traînée de poudre sur toute la place Saint Marc, jusqu’à ce que plus nul ne puisse ignorer la nouvelle.

Le Dieu-Soleil, ainsi que la presse l’avait surnommé, était parmi eux. Il avançait avec une allure et une grâce mystiques au milieu de ses adorateurs, sourd à leurs appels et leurs attentions, au centre de la haie d’honneur constituée avec respect autour de lui. La polizia immédiatement s’agita à cette vision, tentant d’approcher l’être pour le neutraliser, mais les agents furent vite arrêtés dans leur course par la densité de la foule qui peu à peu se resserrait autour de son idole avec la dévotion due au mystérieux ainsi qu’une inexplicable attraction exercée par cet apparition surnaturelle.

Des coups de feu furent tirés par un agent trop zélé, pour tenter de disperser la masse bêlante. Le résultat escompté fut logiquement remplacé par une vague de panique qui soudain ébranla tout le peuple réuni sur la place, s’emparant de cette bête docile pour la transformer en monstre hurlant incontrôlable et déchaîné. Les hommes se bousculaient, des enfants tombaient, cris et fracas emplirent les lieux jusqu’à ne plus être discernables les uns des autres. Les forces de l’ordre furent balayées sous la fuite aveugle de centaines de personnes.

Le calme retomba aussi vite qu’il s’était évaporé, dévoilant une place jonchée de corps plus ou moins immobiles. Un cri ou un gémissement s’élevait parfois ça-et-là, lorsque la conscience revenait douloureusement dans l’organisme meurtri. Du Dieu-Soleil, plus nulle trace. Disparu comme il était apparu, mystérieusement, une énigme de plus au compte de la Sérénissime.

 « L’individu est soupçonné du meurtre d’au-moins quatre personnes, représentants les plus emblématiques de l’art vénitien. Si nulle preuve formelle ne le relie encore à eux, la nouvelle pièce qu’il arbore chaque jour laisse à penser qu’il est lié d’une façon ou d’une autre à leur décès. La police mène l’enquête, mais peine à retrouver l’individu. »

Dans les ruelles étroites de la Sérénissime, le mystère flirtait quotidiennement avec l’habitude. Les pavés déchaussés aimaient à piéger les imprudents têtes-en-l’air qui, attirés comme des papillons à la lumière par les masques et les merveilles qui s’alignaient dans les vitrines, en oubliaient de regarder leurs pieds. Entre toutes ces échoppes à rêves, se trouvaient les ateliers, les petits laboratoires à idées, les sombres boudoirs d’où naissaient espoirs, création et parfois génie. Les morceaux de cuir, les étoffes soyeuses, croquis, patrons, outils de découpe, de taille, mannequins sans âme et marionnettes sans visage s’empilaient sans logique ni sens, au gré des pérégrinations tortueuses de l’inspiration de quelque artiste.

Dans un coin reculé, un de ces ateliers à merveilles justement s’entrouvrait derrière une porte mal refermée. Des masques de toute sorte étaient entreposés dans un joyeux fouillis, représentant tant et tant de rêves différents qu’il était aisé d’y perdre la tête. Sur la table en bois, des pinces abandonnées. Un lourd rideau pourpre ornait un mur, masquant une petite pièce adjacente. La luminosité y était plus faible car les rayons du soleil peinaient à traverser les lourdes fenêtres à meneaux et l’ombre du bâtiment voisin submergeait le petit canal qui séparait les deux bâtisses.

Une vitrine en verre reposait sur le flanc, ouverte sur un présentoir désormais vide. Le mannequin délesté de son ornement posait un regard vide sur son vis-à-vis. Un tabouret renversé trônait au milieu de la pièce. Pas un souffle de vent, pas le moindre mouvement pour animer le corps de la femme pendue au-dessus. Les lourdes étoffes de sa robe tombaient comme des corolles autour de ses hanches empâtées par les années. Ses yeux de boue étaient demeurés ouverts sur le piédestal désormais vacant.

Son corps avait acquis la rigidité du marbre.

 « Au nombre des victimes, Federica Fluvia, la célèbre fabricante de masques, Assunta Maria la costumière, Agnese Consolata, bijoutière et Virginia Natale, bijoutière également. Nul ne sait qui sera sa prochaine victime, et tous les artisans de la ville s’inquiètent. Les patrouilles ont été renforcées dans tous les quartiers, sans succès jusqu’à présent. »

Federica était une romantique, de ceux que notre monde opprime et rejette. Elle aimait rêver à d’autres temps, à d’autres usages, et la Sérénissime ne se prêtait que trop bien à ses petits phantasmes. Sa vie, elle l’avait passée à s’imaginer grande souveraine, courtisée par les plus beaux jeunes hommes, scénario que chaque Carnaval avait exaucé. Des tenues de Reine, elle en avait porté plus d’une, plus qu’aucune autre femme n’aurait pu en rêver.

Federica avait des mains en or. Tous les égards que la Sérénissime lui avait rendus, toute cette réussite, tous ces moments de rêve, elle les devait à ses masques. Nul en ville ne pouvait rivaliser avec la minutie de ses gestes ni son sens du détail, de telle sorte que chacune de ses pièces était un chef d’oeuvre vendu à prix d’or, dont la renommée faisait la fierté de toute sa famille, mais l’artisan ne pouvait s’en contenter.

Federica n’avait jamais trouvé ce qu’elle cherchait vraiment. Son succès avait été la première cause de sa solitude, et la nécessité de préserver des mains si précieuses l’avait éloigné des autres enfants, puis des autres gens, la coupant de toute activité jugée trop dangereuse. Les années avaient passé, de Carnaval en Carnaval, mais jamais le Prince ne s’était présenté. Elle en avait vu défiler des jeunes hommes qui courtisaient la Princesse qu’elle était, mais dès que les masques tombaient, le quotidien implacable la relevait sur un piédestal sacré d’où nul homme ne semblait vouloir la tirer.

Federica avait fini par ranger l’idée au fond d’un tiroir poussiéreux, dans un recoin de son esprit, pour se consacrer à son art. Elle avait créé les plus belles pièces, pour les plus éminents représentants de la Sérénissime et ailleurs, jusqu’à ce que sa vue baisse et ses doigts se crispent sous la maladie. Mais elle avait encore son secret, celui qu’elle n’avait jamais montré à personne. Son Prince, elle se l’était créé.

Federica fut tirée de ses sombres pensées par la clochette de sa porte. Comme son talent n’était plus aussi affûté qu’autrefois, elle n’avait pu continuer à créer des masques, laissant la tâche à ses nièces et neveux trop heureux de saisir l’opportunité, et passait donc ses après-midi à vendre leur production dans l’atelier qui avait jadis était le sien. Ce n’était pas le plus stimulant des rôles, mais cela la laissait au moins dans son environnement, elle n’avait guère à se plaindre.

La jeune femme qui venait d’entrer était très grande. Federica ne prêtait guère attention aux clients à moins qu’ils ne viennent s’adresser à elle. Elle avait trop l’habitude des touristes, mauvaise clientèle plus curieuse que réellement intéressée, et savait lorsqu’il convenait de ne pas se donner la peine de se déplacer.

Pourtant, contrairement à ce qu’elle avait parié, la jeune femme s’approcha du comptoir d’une démarche souple. Lorsqu’elle fut plus proche, Federica put se rendre compte qu’il s’agissait en réalité d’un homme à la longue chevelure noire et aux traits si fins que la méprise devait être fréquente. La première chose qui la frappa fut la détresse sur ses traits. La seconde, sa beauté ineffable.

Son Prince venait enfin la trouver, avec soixante ans de retard, sous les traits d’un ange que seul le Très-Haut avait pu façonné si divinement exquis.

« - Come ti chiama ? » fut tout ce qu’elle trouva à dire, d’une voix rongée par les années.

L’étranger releva un regard azur empli d’incompréhension sur elle. Bien entendu, la chose aurait été trop belle, il ne parlait pas italien. Elle essaya quelques mots en français, puis en patois local, mais nulle langue ne sembla trouver grâce aux oreilles de son Prince. Lorsqu’il prit la parole, un dialecte guttural quitta ses lèvres exquises, quelques mots dont elle ne saisit pas le sens mais qui créèrent un frisson délicieux le long de sa colonne vertébrale. Son ventre se tordit sous des émotions qu’elle pensait ne plus jamais ressentir et sa gorge se noua. Federica et ses quatre-vingt hivers venaient d’être réduits au silence par un envoyé du Ciel.

Elle leva son corps gourd, déplia ses membres endoloris et se dirigea vers lui à petits pas claudiquants. L’homme n’esquissa aucun geste de recul, attendant patiemment que la vieille femme parvienne jusqu’à lui. Federica s’arrêta à quelques centimètres de lui, sa main s’éleva. Lorsque ses doigts entrèrent en contact avec sa joue, elle sut.

« Déjà, des menaces terroristes sont craintes. Si nulle revendication religieuse n’a été faite, les émeutes causées et les meurtres sur les représentants artistiques de la Sérénissime laissent à penser que c’est à la ville même que l’individu en veut. Les dirigeants ne se sont pas prononcés pour l’heure. La fréquentation des hôtels n’a pourtant jamais été aussi forte, et des réservations nouvelles sont enregistrées chaque minute. »

Ashe arracha le masque doré à son visage pour inspirer profondément. Une fois encore, ce n’était pas passé loin, mais même en terrain hostile que représentait la ville, ses instincts lui permettaient d’échapper à la foule et aux agents qui le traquaient. Il avait sauté par dessus un pont pour courir le long d’une venelle au bord du canal, jusqu’à disparaître dans les ombres. Un vieux bâtiment délabré couvrait son repos ces derniers jours, qui n’avait plus été visité depuis des années à en croire la couche de poussière.

Il posa précautionneusement le masque solaire sur une botte de paille nettoyée, puis commença à se déparer peu à peu de ses bijoux. Les chaines et pendentifs avaient un poids apaisant sur ses épaules, comme s’ils pouvaient le protéger de quoi que ce soit. La cape dorée rejoignit bientôt le masque, et Ashe enfin s’assit. Ses traits étaient tirés, accusant des journées de privation tant nourricière qu’hypnique. Il n’avait pas été raisonnable, mais il s’en moquait. Elle allait arriver. Il ne pouvait en être autrement.

Ses longs membres se déplièrent, tandis qu’il jetait un regard par la fenêtre haute, empoussiérée, sur un ciel qu’il devinait à peine à travers la crasse. Les souvenirs des derniers jours le hantaient plus qu’il ne l’aurait admis. Ces femmes, toutes ces femmes. Il en avait fait ce qu’il voulait, les avait charmées, cajolées, dépouillées de leurs biens sans aucune difficulté, puis de leur vie. Si simplement, oh il était si simple de jouer avec elles, et ainsi, il l’attirerait, elle, celle qu’il aimait. Pourtant, ce n’était pas ce qu’il voulait à la base. C’était de la curiosité, de la simple curiosité qui l’avait conduit dans cette échoppe merveilleuse.

Ses doigts caressèrent le masque précieux. Un soupir traversa ses lèvres. C’était dommage. Une nouvelle fois, il s’était senti aimé, mais il n’avait pu le rendre. Pas cette fois.

Nouveau soupir.

Elle allait arriver. Cette mise en scène allait bien finir par lui faire comprendre. Et si ce n’était pas le cas, il continuerait, jusqu’à ce qu’elle comprenne. Elle lui manquait, elle lui manquait tant, mais il n’avait nul moyen de la contacter. Nul autre que celui là en tout cas.

Un sourire désaxé coupa son visage en deux. Le pouvoir qu’il avait eu sur ces femmes. C’était quelque chose de nouveau, quelque chose de grisant, et ça lui plaisait bien. Il en voulait encore. Encore.

Mais maintenant, il lui fallait se remettre en quête. Il était le Soleil, il fallait qu’il trouve sa Lune, mais surtout, de quoi la parer. Il lui fallait trouver le Masque, l’égal du sien, si telle chose pouvait exister. Il n’y croyait guère, mais rien ne coûtait de chercher.

Ashe se releva, et sortit.

 « Les motivations de cet individu toutefois ne semblent pas si simples. À dix-sept heures, nous recevons Richard Gauthier, psychologue, professeur émérite de l’université, afin de tenter de comprendre le profil de ce tueur. Ne ratez pas cette émission spéciale.

Federica avait les yeux embués de larmes. Un baiser, elle avait reçu un baiser de son Prince. Cela s’était fait si naturellement, si simplement, et pourtant, son coeur en battait encore à tout rompre. Elle ignorait quelle pulsion l’avait conduite à dévoiler son chef d’oeuvre à son Prince, mais elle ne pouvait le regretter. Il avait été taillé pour lui, cela ne faisait aucun doute, et quand il s’en était paré, elle avait failli en défaillir. Pour la remercier, il lui avait offert un baiser. Pas un simple subterfuge vide de sens, mais un véritable remerciement, une offrande, une âme mise à nue, déparée de tous ses ornements pour n’être plus qu’essence même. Il l’avait embrassée, et elle le lui avait rendu.

Puis il était parti. La grande silhouette s’était découpée une dernière fois dans l’encadrement de la porte, avait disparu dans les rues. Son chef d’oeuvre était parti avec son Prince, et elle se sentait désormais bien seule. Que vaut la vie une fois que tout a été accompli ?

Les préparatifs lui prirent plusieurs longues minutes. L’opération était difficile pour son corps meurtri par l’âge, mais elle y parvint finalement. Sa joue effleura l’étoffe, puis ses pieds quittèrent le tabouret. Dans un bruit sec, sa nuque se brisa.

« Nous venons d’apprendre à l’instant un nouveau meurtre. La police vient de retrouver le corps sans vie d’Alide Zetticci, fabricante de masques. Nulle déclaration n’a encore été faite. Voici donc la cinquième victime présumée du Dieu-Soleil. Restez avec nous, bientôt de nouvelles informations de notre correspondant sur place, Hervé Meyer. »

Le masque argenté pendait au bout de sa main. Un peu de sang avait taché sa chemise, mais il n’en avait que faire. Il commençait à rassembler la tenue de sa Lune. Bientôt, ils pourraient parader tous les deux, et cette cité serait leur.

La télévision s’éteignit dans le bruit ténu d’un écran cathodique. Il y avait matière intéressante sous cette histoire, à n’en pas douter. L’heure était venue de prendre l’avion.
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