Chapitre en cours :
Entre Mortels et Immortels, la guerre est déclarée. Trois mois après la chute d'Isanagi et du Golem de Pierre, la tension ne fait qu'accroître. Encore une fois, l'ennemi saura surprendre. Encore une fois, les futures divinités devront se montrer à la hauteur, et les humains, plus unis que jamais.


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 Partie de chasse

 
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Re: Partie de chasse - Sam 22 Nov 2014 - 21:41
Le froid s’insinua jusqu’aux os quand Elena se sépara de lui. Il réprima un frisson glacé, serra les dents et se concentra plutôt sur le mouvement de son aimée. L’enveloppe de sa dame se troubla d’étonnante façon en peu de temps et atténua ses contours et son apparence naturelle pour se fondre dans les teintes qui l’environnaient. Ashe observa avec un vif intérêt ce changement, tentant d’en percer le secret grâce à ses maigres connaissances mais y échoua. Le camouflage était loin d’être parfait, le jeune homme n’avait aucune difficulté pour suivre le trajet de la chasseresse, mais il en aurait probablement été autrement s’il avait dû la repérer de lui-même.

Elena avançait, son arme à la main, jouant entre les ombres et les abris précaires des troncs, prédateur à l’affût. Ashe la perdit de vue lorsque le cerf brama à nouveau, détournant son attention l’instant nécessaire pour que sa traqueuse ait disparu de sa position initiale le temps qu’il y revienne. Il la retrouva quelques mètres plus loin, en position de tir, son arme étincelant dans le camouflage de sa propriétaire. L’excitation grimpa très vite en la voyant ainsi dominatrice, prête à mettre à mort l’animal. Puis retomba aussi vite lorsque le coup de feu retentit.

Un instinct primitif lui agrippa les entrailles tandis que son crâne résonnait de douleur et de terreur à ce bruit si violent. Ashe se recroquevilla sur lui-même pour s’empêcher de partir en courant, glapissant comme l’animal craintif qu’il était devenu. Le second tir le trouva en pleine détresse et lui arracha un frisson d’angoisse, tandis qu’il s’effondrait au sol, la tête entre les genoux. Puis le calme revint, troublé par des bruits de pas précipités. Le coeur au bord des lèvres, la nausée au creux du ventre, le jeune apprenti-dieu tenta de se redresser un peu pour glisser son regard derrière le tronc auquel il était appuyé. Le mouvement fut lent, l’opération délicate, mais il parvint finalement juste à temps pour voir Elena braquer son cracheur de métal sur la tête de l’animal.

Se boucher les oreilles ne suffit pas à apaiser la vibration qui retentit dans tout son corps, ni son coeur affolé résonnant jusqu’à ses tempes. Il avait le souffle court, l’air hagard, et n’aspirait pour l’heure qu’à se jeter dans les bras d’Elena pour s’y blottir. C’était stupide comme réaction, il le savait bien, mais le fracas de l’arme surpassait tout ce qu’il aurait pu imaginer. Il se sentait plus proche du cerf que de son aimée en cet instant, plus proie que prédateur, à un point tel qu’il n’était qu’à deux doigts de fuir tant il tremblait.

Puis son prénom retentit dans les bois, porté par une voix à des lieues de distance de tout ce qu’il avait jamais connu venant d’Elena. C’était… elle et pourtant une autre. Il y avait quelque chose de naïf dans ce timbre, une expression de spontanéité et de plaisir qu’il ne lui connaissait pas. Il mit quelques instants à stopper ses tremblements, quelques uns de plus à retrouver l’usage de ses membres et se leva finalement, un peu titubant. En son sein, le désir de rejoindre son aimée bataillait ferme avec celui de fuir à toutes jambes. Il contourna le tronc en y laissant une main posée comme faible soutien, avant de contempler enfin sa chasseresse, ou du moins ce qu’il pouvait en deviner de si loin. Elle avait l’air impatiente qu’il la rejoigne, trépignant et lui faisant signe de venir. Il grimaça de façon imperceptible à cette distance et par cette luminosité. Il ne sentait pas ses appuis très fiables et avait un peu peur de s’étaler sur le chemin jusqu’à elle. Quelque part en lui, la proie se terrait toujours en gémissant.

Il se renfrogna, se maudit de bien des horreurs, puis fit un pas loin de l’abri précaire de son tronc. Petit à petit, ses mouvements reprirent de leur naturel tandis qu’il avançait vers elle à pas lents, prenant peu à peu conscience de la scène qui se jouait devant lui. Elena, superbe dans la victoire, sautillait comme une enfant ravie en l’attendant. Il aurait aimé se réjouir autant qu’elle, la prendre dans ses bras pour l’attirer à lui, mais cette arme qu’elle tenait toujours lui paraissait aussi menaçante qu’un nid de serpents, et même avec toute sa bonne volonté, il savait ne pouvoir s’en approcher si facilement. Une fois arrivé près d’elle, il offrit un sourire un peu plat à son aimée, pâle malgré le froid qui s’insinuait toujours sous ses vêtements, puis tourna son attention sur la bête.

L’animal avait été touché au cou à deux reprises, déchiquetant la peau de façon violente, et son front n’était plus que charpie. Ashe ne s’y attarda guère. Ce n’était pas tant le spectacle qui le gênait que l’idée de la facilité avec laquelle ce massacre avait été accompli. Qu’on puisse venir à bout d’un cerf en quelques tirs lui faisait prendre conscience de la petitesse de son être, une fois encore. Qui s’intéressait au chasseur qu’il avait été, à son agilité, à sa force ? Personne. N’importe quel gosse armé d’un cracheur de feu pouvait le réduire à néant comme si de rien n’était. Pas étonnant qu’il ne représente plus rien en ce monde, qu’il ne soit plus qu’un objet de désir pour des pucelles en mal d’affection. Il serra les dents et s’agenouilla devant l’épaule de la bête, le coeur à nouveau affolé résonnant dans son crâne.

Sa voix n’était plus que l’ombre d’elle-même lorsqu’il prit la parole :

- Très jolie prise. Vous êtes impressionnante, Elena.

C’était faiblard. Très faiblard même, mais il n’était pas capable de faire beaucoup mieux pour l’heure. Il était encore plus que troublé par les coups de feu, et effrayé, et déprimé. Il se sentait tellement petit, tellement peu de chose.

Sa main vint palper l’antérieur de l’animal le plus proche, perdant ses doigts glacés contre le poil rêche et court, puis remonta le long du flanc.

- Nous n’allons pas pouvoir tout emporter. Nous pouvons manger un morceau ici maintenant et découper de quoi ramener ensuite. Faire un feu ne sera pas compliqué et nous réchauffera.

Il se redressa avec souplesse, jeta le renard à côté de leur nouvelle proie et attrapa le couteau passé à sa ceinture pour le tendre à la jeune femme. Il n’attendait qu’un mot d’elle pour aller chercher de quoi faire un feu, lui laissant la tâche de découper la proie. C’était une bonne idée ça, s’occuper les mains pour ne plus laisser son esprit dériver.

En croisant le regard de son aimée, il déglutit, et se donna une grande baffe mentale. Son attitude ridicule était en train de lui faire faire n’importe quoi. S’il continuait, il ne réussirait qu’à s’aliéner Elena, et ça, ce serait comme s’arracher le coeur. Alors, il se mordit l’intérieur de la joue au sang pour se remettre les idées en place. La douleur irrigua son esprit d’une bonne couche de clarté, lui faisant prendre conscience de l’étendue de sa nullité.

Il pouvait continuer à se lamenter, se jeter à ses pieds pour s’excuser, tenter de se rattraper, mais il ne croyait pas qu’il s’agissait là de la bonne attitude. Pas du tout. Alors, il se contenta de sourire. Sincèrement et largement, le sourire qu’il lui réservait à elle seule. Parce qu’il l’aimait.

Qui et quoi qu’elle soit, il l’aimait.
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Re: Partie de chasse - Mar 13 Jan 2015 - 9:43
Un vent glacial s'engouffra entre les arbres, faisant voltiger les cheveux d'Elena vers l'avant. Froid. Soudain. Sorte de héraut des choses à venir.

Elle n'en tint pas compte. Elle n'était pas devin, pas omnisciente. Juste une horreur perdue dans une réalité autre que la sienne, qui attendait avec impatience l'arrivée de son spectateur. Le seul et unique être qui, parmi ces brebis stupides, ne la fuyait pas, ne la craignait pas, et plus encore, avait décidé de l'adorer, de la suivre. Elle voulait, plus que tout à cet instant, sa reconnaissance. Qu'il voie sa puissance, ses capacités. Qu'il apprécie ses gestes, sa vitesse, sa précision. Qu'il aime ces mains, cette arme, et l'être qui se trouvait au bout.

Il allait se comporter comme elle s'attendait à ce qu'il se comporte. C'était écrit, gravé dans la roche même qui composait l'univers. Il était Ashe, elle était Elena. Les choses ne pouvaient se passer différemment, c'était impossible. Il ne pouvait y avoir d'imprévu dans ce qui était aussi certain, aussi véritable.

Et pourtant.

Lorsqu'il fut enfin à portée de ses yeux, brillants d'un savant mélange entre joie enfantine et malveillance, tout s'effondra.
Elle ne le reconnut pas. Pourquoi ? Pourquoi ne partageait-il pas son bonheur ? Pourquoi n'était-il pas arrivé en courant, pressé de la féliciter, de caresser sa proie et de jauger sa chasseresse ? Où était cette exaltation, encore palpable quelque minutes auparavant et qui les entourait ? Quelque chose. Quelque chose avait changé. Lui ? Impossible. Elle le voyait. Il était toujours Ashe. Toujours son magnifique étalon, son chasseur. Et pourtant il ne se comportait pas comme tel.

Impressionnante. C'était la tout ce qu'il trouvait à dire ? Une vague acceptation de ce qu'elle venait de faire, sans aucune véracité aucune ? Un compliment creux. Il simulait.
Le sourire d'Elena s'effaça. Il n'était plus un chasseur. Il n'était plus un étalon. Non. A cet instant, il n'était rien de plus qu'un mouton déguisé en loup, vêtu d'une peau volée à plus méritant que lui, plus puissant que lui, dans le pitoyable espoir de ne pas se faire dévorer par celui qui était voué à arracher sa chair.

Sans un mot, le visage glacé, elle le regarda caresser le cerf mort. Il ne le jaugeait pas. Il ne comparait pas son gabarit à celui de celle qui l'avait abattu. Non. Il le pleurait. Il le caressait comme on caresse le cadavre d'un membre de sa famille, d'un ami, pour lui dire au revoir. Comme on caresse un proche sur le déclin, comme on caresse ceux qui restent en vie pour leur signifier qu'on partage leur douleur, leur peine.
Elle ne le comprenait plus. En quoi, tout humain qu'il était encore, ce comportement était-il logique ? N'importe lequel de ces bêtes à deux pattes se serait mieux comporté que lui. Il en était différent, mais pas pour autant meilleur. Différent d'eux, mais encore davantage d'elle. Qu'avait-il pu ressentir, dans ces quelques instants de solitude et de passive observation qui avait ainsi tué le chasseur en lui et réveillé l'animal ? Ce fameux animal qu'elle cherchait, depuis le début, à exterminer. Elle avait pensé, en l'amenant ici, le tuer, symboliquement parlant, en l'amenant à tuer ses semblables. Pourquoi cela n'avait-il pas marché ? Pourquoi ?!

Et maintenant, voilà qu'il parlait de le dévorer. Cannibale. Pas par envie. Pas par plaisir. Mais par nécessité. Parce qu'il craignait de révéler ce qui se cachait sous la dépouille du loup. Un mouton. Terrorisé. Bêlant, apeurant, prêt à dévorer la chair de ses semblables pour ne pas finir à leur place.
A cet instant...elle le haïssait. Elle se sentait trompée, flouée, par ce beau parleur aux allures de chasseur mais aux entrailles de bétail.

Il lui tendit son couteau. Elle le regarda droit dans les yeux avant de prendre la lame, gardant son fusil dans l'autre main.

Des entrailles de brebis dans un cadavre de loup. Avait-il toujours été ainsi ? Avait-il, depuis le début, simulé la possibilité d'être son semblable, tout en sachant parfaitement que cela ne serait jamais le cas ? Avait-il osé se prétendre supérieur à ce qu'il était ?
Ashe. Ashe. Ashe. Es-tu ainsi ? Es-tu, véritablement ainsi ?

Comme s'il avait perçu ce tumulte intérieur qui la déchirait, il déglutit. Elle caressa la lame du bout du doigt, machinalement, sans même regarder ce qu'elle faisait. Une douleur vive lui signalait qu'elle s'était coupée. Peu importe.
Son sang tacha le couteau, glissa le long de la poignée et vint teinter sa paume de rouge. Elle avait envie de le poignarder. De percer ce ventre, d'éclater ce crâne. De vérifier si, véritablement, il s'y cachait un bon gigot et non des muscles et des tendons affûtés.
Elle le fixa longuement. Il ne pouvait être aussi ignoble qu'elle le pensait à cet instant. Il ne pouvait...et il pouvait. Ses certitudes, jusqu'ici si fortes, avaient été ébranlées, peut-être irrémédiablement. Elle l'avait toujours vu comme son potentiel égal, un être supérieur en devenir. Tout ceci n'aurait, au final, pu qu'être une stupide pièce ? Ce sourire, qu'elle adorait tant, n'était-il que du maquillage, capable d'être effacé et souillé par une simple pluie ? N'était-il qu'un acteur, non pas aux yeux du monde, mais aux siens ?

Elle le haïssait. Elle l'aimait, et le haïssait. Les deux ressentis fusionnaient dans son âme, dans son cœur, pour former quelque chose de plus complexe, de plus incompréhensible que jamais. Quelque chose de, au final, terriblement humain. Terriblement humain...et terriblement effrayant pour elle. Une vision lui traversa l'esprit. Ses yeux s'écarquillèrent et le couteau tomba au sol.

Mue par la haine, elle saisit son fusil à deux mains et flanqua un violent coup de crosse, renforcée d'acier, dans le ventre d'Ashe. Dans le même mouvement, elle le poussa jusqu'à le faire chuter lourdement contre le cadavre du cerf avant de pointer le canon de l'arme contre son visage.
Ses traits étaient impassibles. Pas de sourire psychotique. Pas d'yeux brillants de malveillance. Elle n'avait pas envie de faire ça. Elle n'avait aucune envie d'en arriver la. Mais c'était la seule chose qu'elle pouvait faire. C'était ce qui devait être fait.
D'une main agile, elle chambra une nouvelle balle. Le bruit métallique du verrou et de la douille éjectée furent plus lourds que jamais. Cacophoniques. Plus terribles que les coups de feu qui avaient déchiré le calme des bois quelques instants plus tôt.

Elle demeura ainsi un instant, debout, dans une forêt gelée, tenant en joue celui qui avait, jusqu'ici, semblé être son aimé.
Ses yeux ne quittèrent pas les siens. Elle voulait savoir. Elle voulait comprendre. Que s'était-il passé, la, à quelques centimètres derrière ces deux globes, qui avait transformé l'être qu'elle adorait en une vulgaire, une immonde caricature ?
Elle avait envie de l'abattre. Pour ne pas savoir. Pour ne pas découvrir quelque chose de pire que de simplement le perdre. Mais son doigt ne bougea pas.

Une voix calme s'éleva. Et posa une simple question. Un seul mot, mais qui contenait, en lui, plus que des tomes entiers.

« Pourquoi ? »

Cette question, si simple, si courte, portait en elle tout ce qu'elle avait pu et allait pouvoir ressentir pour lui.
Elle aurait pu le tuer. Elle aurait du le tuer même. C'était ce qu'elle avait toujours fait. Mais elle ne pouvait pas. Elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas en finir ainsi. Le perdre. Subitement; de sa propre main; alors qu'il existait peut-être une solution. Un traitement miracle, à cette maladie qui le rongeait. A cette vermine qui l'habitait encore, et qui allait encore l'habiter.

Une cure contre l'humanité.
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Re: Partie de chasse - Jeu 15 Jan 2015 - 21:59
Le changement ne fut pas subtil, ni même discret. Elena était redevenue la lointaine, l’inaccessible. Peut être même pire encore, elle était ce qu’elle n’avait jamais montré jusqu’à présent. Le jeu de l’horreur qu’elle semblait tant affectionner avait disparu, et l’affection affamée qu’elle lui témoignait plus récemment s’était enfuie. Il était seul face au masque sans émotion qui composait son visage. Et dans ses yeux, il lut déception et dégoût.

Le sang qui s’écoula le long de sa main lorsqu’elle se blessa n’était qu’un écho à celui qui perçait du coeur désormais ouvert en deux du jeune homme. Le temps s’éternisa alors qu’elle le regardait, sans un mot, sans un geste, contemplant simplement toute l’étendue de la lâcheté de celui qu’elle croyait avoir aimé. Et Ashe ne fit rien. En son sein, le tumulte était fracassant. Tomber à genoux pour la supplier, se mettre à pleurer, se jeter contre elle et la prendre dans ses bras, tant et tant d’attitudes de soumission auxquelles il se serait résigné sans aucun mal. Mais il savait que cela ne ferait rien. Mais il savait que cela ne ferait qu’empirer les choses. Elena le détesterait plus profondément encore s’il en arrivait à pareille extrémité. Ashe ne pourrait le supporter.

Alors, il demeurait les bras ballants, se soumettant à cet examen qui décidait peut être de son sort. Les insultes fusaient dans son crâne, car il savait qu’il aurait dû réagir, dire quelque chose, mais rien ne venait, rien n’illuminait son esprit, seule la douleur et l’affliction le tenaillaient. Il était en train de perdre celle qu’il aimait, et même toutes les considérations qui l’avaient poussé à agir ainsi précédemment devenaient risibles face à cette tragédie. Il aurait été normal de réagir, d’hurler, d’implorer, de trouver de quoi se tirer de cette mauvaise passe. Mais il est des êtres qui se complaisent dans la douleur et n’ont pas le courage de se battre. La culpabilité étouffant son être refusait de desserrer la gangue acérée qu’elle avait apposée sur son coeur, l’empêchant de tenter de reconquérir son aimée. Ne méritait-il pas tout ce qui lui était arrivé ? Méritait-il vraiment d’être béni d’une telle compagne ?

Le bruit du couteau s’écrasant au sol le fit sursauter. La douleur dans son ventre irradia dans son esprit, doublée d’un effet de surprise qui ne fit qu’en accentuer la force, puis il se retrouva au sol contre le cerf. Son derrière et son dos manifestèrent également certaines meurtrissures suite à ce traitement, mais le temps que ses pensées rattrapent la réalité, son regard s’écarquilla.

Face à lui, à seulement quelques trop courts centimètres, se trouvait l’objet de tous ses tourments, pointé par celle qui l’avait aimé. Il se décomposa, incapable de quitter du regard le canon du cracheur de métal. Le bruit de la douille éjectée lui arracha un tressaillement, celui de la balle trouvant sa place un gémissement rauque. Un tremblement naquit au creux de son estomac, remontant peu à peu son épiderme jusqu’à prendre possession de tout son corps. La nausée étreignit son ventre, perturbant un peu plus son organisme déjà en déroute. Il allait mourir. Et malgré toutes ses pensées ridicules, malgré tous ses vagues à l’âme, ses apitoiements, ses déprimes et son idée qu’il n’était pas à sa place ici, cette perspective le terrifiait.

Il aurait voulu mourir l’arme à la main, dans un combat grandiose, défendre chèrement sa peau et partir dans les honneurs. Il allait juste se faire exploser le crâne comme un malpropre, comme un gibier bon à dévorer. L’image du front déchiqueté du cerf lui revint, il dut réprimer un haut le coeur. Ses mains tremblaient tant qu’il enfonça ses doigts dans la terre meuble gorgée de sang frais. La carcasse fumante derrière lui n’avait pas encore perdu sa chaleur, mais l’absence de coeur battant et de souffle indiquaient définitivement la mort. Celle qu’il allait bientôt côtoyé. Sous peu, il serait lui-aussi une charogne bonne à nourrir les asticots et les petits rongeurs. Flirterait-il une dernière fois avec la faucheuse ? Après tout, il était déjà mort une fois, il aurait dû n’en avoir cure. Il n’y avait pas de douleur, pas de tourment, plus aucune interrogation, plus aucun complexe. Tout devenait si simple, tellement simple que c’en était presque risible au fond.

Une voix s’éleva. Elle perça les couches de panique dans l’esprit du jeune homme, balaya le tremblement de son être. Il releva le regard, et prit conscience de la réalité de la situation. C’était Elena. C’était Elena qui le menaçait, c’était Elena. Impassible Elena, indéchiffrable, mais c’était Elena. Comme une rengaine, une phrase répétée à l’infini pour bien la graver dans son esprit. Ce n’était pas un être profondément mauvais, ce n’était pas un ennemi. C’était Elena, et ce simple fait changeait tout. On n’interroge pas ceux que l’on souhaite tuer.

C’était Elena, et quelque part, quelque chose la retenait de faire feu. Quelque chose d’infime peut être, des sentiments, de la curiosité, de l’affection, de l’amour peut-être ? Une émotion assez forte pour lutter contre la haine qu’il avait dû créer par son comportement en tout cas. C’était Elena, et là résidait sa chance. La reconquérir, la récupérer en même temps que les lambeaux de son amour propre. Il ne voulait pas mourir ici, il ne voulait pas mourir ainsi. Il l’aimait, il ne restait plus qu’à le lui prouver en devenant enfin et pour de bon celui qu’elle pourrait chérir. Où était passé le chasseur, le prédateur à l’âme sauvage ? Terrorisé par un simple cracheur de métal ? Il n’en était pas question.

Dorénavant, les choses allaient changer. Une bonne fois pour toute. Comment pouvait-il prétendre être l’égal de son aimée alors qu’il se trainait au sol à la moindre frayeur ? Tant de faiblesses, tant d’inquiétudes au sein d’un même être ne pouvaient que le conduire à sa perte. Oui il avait des peurs, ce n’était pas une raison pour se laisser submerger. Leur faire face, voilà qui était nécessaire. Finis les lamentations sans fin, les interminables débats intérieurs et les apitoiements pleurnichards. Il avait peut être foiré sa première existence, mais puisque Deus avait décidé de lui en donner une seconde, il était temps de reprendre les choses en main. Son but était tout tracé, il allait être l’homme d’Elena, le seul capable de répondre à ses attentes, celui pour lequel elle deviendrait folle et perdrait même ses plus primaires instincts. Il allait se rendre indispensable à ses côtés et vivre dans son rayonnement. Mais pour ça, il devait commencer par être tout à fait honnête avec elle.

Son regard s’ancra dans les pupilles de sa compagne. Son corps se calma. La conscience de l’arme braquée sur lui demeurait, mais devenait aiguillon pour agir et non plus terreur paralysante. Une main tachée de boue s’éleva doucement, sans aucun geste brusque. Les doigts brunis se refermèrent autour du canon, acceptant enfin un contact avec l’objet honni, mais il ne fit pas mine de le repousser. Il aurait pu. Il n’avait aucun doute sur sa supériorité physique face à son aimée. Ecarter l’arme d’un geste sec, tirer sa compagne à lui et la serrer dans ses bras jusqu’à l’étouffer de son amour. L’idée lui fit de l’oeil un moment, mais il l’abandonna. À la place, sa voix parfaitement calme s’éleva.

- Ne fais pas ça.

Ses doigts se resserrèrent sur le canon. Une motivation nouvelle balayait les derniers affres de ses angoisses. C’était Elena. Elena était sienne.

- Je suis un imbécile chasseur d’un autre millénaire que ces cracheurs de métal terrifient complètement. Leur bruit me glace jusqu’aux os et leur puissance me relègue au rang de gibier. J’ai peur, peur d’eux, peur de ce qu’ils sont capables de faire, et je me sens terriblement faible face à eux, incapable d’y survivre.

C’était dit. C’était insuffisant.

- Quand le bruit a retenti, si proche, quand tu as tiré, j’ai paniqué. Tout en moi s’est affolé, c’était la première fois que j’en entendais un réellement, et je n’imaginais pas qu’ils faisaient un tel boucan. À partir de là, tout est devenu tellement… effrayant. Même toi, si heureuse, si resplendissante, mais surtout si… grandiose. Parfaite chasseresse, tu étais l’image même de ce qui me terrorisait dans cette arme. Si précise, si létale… Je suis un imbécile.

La conclusion abrupte, mais vraie. Il aurait voulu rajouter qu’il l’aimait, mais il doutait de la pertinence d’un tel propos en l’occurrence. Il n’était pas sans savoir qu’elle entretenait un rapport tout à fait étrange à l’amour, et même s’il se laissait souvent aller à oublier qu’elle n’était pas humaine, il en avait une conscience acérée en cet instant.

Il envisagea un moment de lui dire qu’il allait changer. Que pour elle, il allait devenir plus fort, plus protecteur, qu’il allait pouvoir la sauver à jamais de tous les dangers de l’existence, mais là aussi, les mots auraient sonné horriblement creux. Il ne voulait pas être niais, il doutait qu’Elena ne puisse comprendre ce qu’il voulait lui transmettre. Il lui avait ouvert son coeur, s’était dévoilé à nu devant elle. Elle comprendrait, il ne pouvait en aller autrement.

Alors, il attendait, désormais, investi d’une vigueur et d’un espoir nouveaux. Son avenir s’était éclairé, au prix d’efforts mais de bonheur. Elena. C’était Elena. Elena était sienne. Il ne pouvait en aller autrement, en fin de compte. N’est-ce pas ?
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Re: Partie de chasse - Lun 19 Jan 2015 - 11:55
Peur. Pourquoi ? Pourquoi était-il ainsi terrorisé, au point de ne plus être qu'un vulgaire animal ? Pourquoi était-il si faible, si ravagé par l'horreur, au point de ne plus savoir penser et agir ? Pourquoi n'était-il qu'un foutu humain, au point de ne plus lui inspirer que haine et dégoût ? Pourquoi ?!

Était-ce la peur de la mort ? Il n'y avait aucune raison. La mort ne doit pas être crainte. La mort, la destruction, font partie de la réalité. Sont la réalité. Rien n'est plus véritable, plus authentique, plus définitif que la fin de quelque chose, de quelqu'un. Tout le reste n'est que vulgaire mensonge, vulgaire maquillage, apposé par les êtres pensants aux faits et aux objets, afin de leur donner une quelconque pseudo-importance. Mais la mort ? On ne peut la camoufler, la modifier, la rendre plus belle. Certains ont essayé, ils se sont ridiculisés. Le paradis, l'enfer, le nirvana...que de notions pitoyables, adjointes par des humains l'étant tout autant à quelque chose qu'ils se refusaient à voir comme étant « LA » chose, celle qui régit et contrôle tout.
Alors pourquoi ? Pourquoi la craignait-il de la sorte ? Qu'il tente d'y échapper, qu'il tente de la repousser, de profiter encore quelques temps de la froide réalité, de ses maigres plaisirs...soit. Mais pas au point de dégénérer de la sorte. Un dégénéré. Voilà ce qu'il était réellement, sous ses airs d'être supérieur. Un enfant. Une bête infantile et terrorisée, braillant, piaillant, donnant des coups de ses misérables membres, sans pensée, sans valeur. Une pitoyable lutte primaire, futile et écœurante, face à quelque chose de trop grand et trop beau.

Le tuer. Le détruire. Arracher cet immonde nourrisson beuglant à la réalité. L'envoyer là il se refusait à aller, telle une mère qui retire son enfant de ses jupes pour l'expédier à l'école. Pour son bien ? Pour le sien. Pour ne plus avoir ce spectacle déplorable devant les yeux. Pour ne plus avoir à supporter la dégénérescence de son bel étalon, devenue vulgaire larve se tortillant, gluante et écœurante.

Le doigt sur la détente, une ultime hésitation la paralysa. Elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas le perdre. Elle voulait le détruire, mais pas le perdre. Elle voulait le récupérer, pas le détruire. Récupérer son étalon, récupérer Ashe. Récupérer l'être magnifique qui se cachait, quelque part, sous cette apparence de cloporte.
Ultime hésitation. Peut-être la plus importante de toute son existence. Ou peut-être n'avait-elle jamais eu l'intention de le tuer. Tout ceci n'était que de la poudre aux yeux, une pièce de théâtre, qu'elle jouait pour lui et pour elle. Se rassurer, se dire qu'elle pouvait encore le désintégrer, sans remord ni hésitation. Voilà ce qu'elle avait appris, au final. Qu'elle aussi, avait dégénéré. Qu'elle aussi, avait attrapé ce virus immonde, innommable, qui ravageait de l'intérieur ces amas de chair et de sang mobiles appelés « humains ».

Le vent s'engouffra entre les arbres, glaçant les deux êtres qui se contemplaient, se jaugeaient, puisaient dans leur âme et leur corps la force dont ils avaient besoin. La même force. Celle de se hisser vers l'état qu'ils désiraient atteindre, pour eux-même et pour l'autre. Celle d'abandonner leur état actuel, pitoyable et pathétique, pour se transcender. Devenir le chasseur. Devenir le prédateur. Devenir l'übermensch, l'abomination, l'horreur. Devenir l'Autre et l'autre.
Un silence. Un regard. Des tremblements qui s'apaisent. Des muscles qui se détendent et se tendent. Le sang qui irrigue la viande gelée et les cerveaux embrumés.

Lentement, les doigts d'Ashe se refermèrent sur le canon de l'arme. Ils se fixèrent, tous les deux. Puis il parla, longuement. De lui, de sa condition. D'elle. D'eux.
Était-ce...simplement cela ? Était-ce aussi stupide, aussi prosaïque ? Il craignait...une arme ? Lui qui était un prédateur, un chasseur, craignait son propre outil de travail ? Non. Impossible. Cela ne pouvait être aussi trivial.
Ce n'était pas l'arme qu'il craignait, mais ce qu'elle représentait. La mort, rapide, facile, simple. Épurée. La capacité à la donner sans entraînement, sans contact, sans difficulté. La capacité qu'elle avait à le faucher, sans préavis. Voilà, véritablement, ce qui le terrorisait. Elle avait eu raison. Mais il avait su l'admettre, admettre sa maladie, son défaut. Il ne se complaisait pas dedans, comme elle l'avait pensé. Il n'était pas juste un enfant braillard et capricieux, attendant quelque maternelle intervention afin de le sortir du mauvais pas dans lequel il s'était lui-même engouffré.
Non, il était encore jeune, infantile, idiot...mais il avait envie d'apprendre, d'évoluer, de s'améliorer. Il l'avait déjà fait. Il allait devoir recommencer. Encore, et encore, jusqu'à se défaire de ces réflexes et de ces pensées typiquement animales, typiquement humaines. Jusqu'à devenir Son prédateur. Jusqu'à devenir Son Ashe.
Mais elle ?...n'avait-elle pas, elle-même, descendu d'une marche ? La pensée la foudroya. Elle savait que c'était une possibilité, que c'était même inévitable. Mais jusqu'à présent, elle ne l'avait pas réalisé pleinement. Ce n'était qu'une hypothèse, un futur éloigné. Désormais, c'était réel. Elle s'était engagée dans un chemin descendant, afin de le rejoindre puis de le hausser avec elle. Était-ce positif ? Elle n'avait pas de réponse à cela. Pas plus que lui n'en avait, face à cette terreur infondée. Mais une chose était sûre. Elle n'allait pas les laisser tomber, ni elle, ni lui. Elle allait continuer, sur la voie qu'elle avait choisie à l'instant où elle l'avait vu.

Et c'est pour cela qu'elle lui sourit. Un grand, magnifique sourire. Inhumain et rayonnant. Glacial, mais fabuleux.

« Un imbécile. Et un vil flatteur. »

Et, sans prévenir, un coup de feu leur transperça les tympans.

Brusquement, dans un même mouvement, elle avait légèrement décalé le canon de l'arme, encore pris entre les mains d'Ashe, et appuyé sur la détente. La balle lui avait frôlé le crâne et avait été se ficher droit dans la carcasse du cerf. Le son, à la fois mélodieux et terrible, résonna longuement dans la forêt et leurs oreilles.
La mort et la douleur lui avaient caressé le visage. Il s'en était fallu de quelques centimètres, tout au plus, pour que sa tête éclate comme celle du gibier sur lequel il était adossé. Il s'en était fallu de quelques centimètres, également, pour que son visage finisse brûlé par le flash de l'arme. Et c'était, exactement, ce qu'elle avait désiré lui montrer, lui faire ressentir. La proximité de la mort, à tout instant. La vitesse avec laquelle la destruction pouvait s'abattre, sur lui, sur elle, sur la réalité même. La fragilité de toute chose, même de leur être, pourtant si évolué.

Et surtout, surtout, qu'il était possible de la contrôler. De la guider. De lui offrir cette légère impulsion, qui permettait de décider où elle allait frapper. Elle avait choisi de lui permettre de vivre. L'inverse aurait été tout aussi simple. Cela ne s'était joué qu'à un mouvement, un simple mouvement. Un simple geste avait décidé, à cet instant fatidique, de l'épargner.

Elle attendit, un instant, et laissa tomber l'arme. Puis, dans le même mouvement, elle se laissa tomber à genoux, et enfin, sur son chasseur.
Son sourire ne s'était pas effacé, à aucun instant. Ses mains, qui, quelques instants plus tôt, tenaient sa mort entre elles, étaient désormais en train de lui caresser le visage. De le tâter, de le jauger. De lui rappeler qu'elle aussi, était capable de le détruire tout comme de le bercer. De le haïr tout comme de l'aimer. De le dévorer tout comme de le rejeter.

« Nul besoin d'avoir peur, très cher. Nul besoin d'avoir peur. »

La frayeur. L'horreur. La terreur. Tout ceci n'était bon que pour le gibier, le bétail. Eux étaient au dessus de tout cela. Ils vivaient par et pour la mort, par et pour la destruction. La ligne entre eux et les autres était fine. Très fine. Et c'est pour cela qu'elle n'accepterait aucun écart, que ce soit d'elle ou de lui. Jamais elle ne les laisserait sombrer de ce côté. Jamais elle ne les laisserait régresser et se faire contaminer.

Jamais.
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Re: Partie de chasse - Lun 6 Avr 2015 - 21:55
Elena s’adoucit. Son expression distante et froide laissa place à un sourire. Effroyable, impossible, mais signe de son pardon. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait, elle acceptait de tirer un trait sur ses faiblesses, en échange il reprenait de sa superbe et redevenait son mâle. C’était cela, n’est-ce pas ?

Il n’en fut plus si sûr lorsqu’elle prit la parole, l’accusant de la flatter. Chaque mot avait été sincère, il ne pouvait cacher son adoration à son égard, pas plus qu’il ne tenait à le faire à vrai dire. Il voulait qu’elle sache, qu’elle soit consciente de chaque infime partie de ses sentiments, qu’elle comprenne vraiment et pleinement combien il tenait à elle, combien elle représentait désormais tout pour lui. Toutes les autres rencontres devenaient négligeables à son contact, tout le reste n’était plus qu’infime poussière sans intérêt.

L’instant suivant, son esprit vacilla. Le bruit déchira ses tympans, la peur foudroya son être, et le tremblement convulsif reprit rapidement ses droits sur son corps. Il ferma les yeux, persuadé que la douleur allait s’emparer de lui, mais elle ne vint pas. Pas de crâne qui explose, pas de cerveau éparpillé, pas de peau déchiquetée, rien de tout le drame auquel il se serait attendu. La chaleur sur sa joue, fugace. Elena avait tiré à côté de lui. Son estomac porté disparu l’instant précédent revint à sa place. Sa transe s’interrompit. Tout son corps fut soudain envahi d’une onde délicieuse, d’une excitation que seule la peur de la mort peut vous faire connaître. Il avait échappé de peu à la faucheuse, mais il était en vie. Et il se sentait plus vivant que jamais. Quel intérêt de se traîner, pitoyable larve, sans danger ni menace ? Y avait-il réellement sens à une existence qui ne connaisse pas la menace omniprésente de la grande Fin ?

Il avait failli mourir, mais il était en vie. À travers les effluves de cette certitude jouissive, il sentit soudain des mains contre son visage, un corps contre le sien, un corps investi d’une chaleur bien différente de la carcasse du gibier derrière lui. La chaleur de la vie. C’était stupide, idiot, profondément idiot, mais il avait envie de chanter en cet instant. À la beauté de la vie, de l’amour, à la fragilité de l’existence qui la parait d’un éclat divin. L’éphémère, n’est-ce pas la plus belle des qualités ? Y a-t-il plus précieux ? Tout ce qui compte, tout ce qui importe réellement est soumis à l’impératif de la précarité. Ashe en prenait conscience avec violence. Envie de pleurer. Ou peut être le faisait-il réellement, il ne savait pas vraiment.

Le soulagement devenait si grand qu’il secouait son corps de spasmes, à moins qu’il ne s’agisse juste de sanglots. Il ne savait pas, et s’en moquait bien. Dans ses bras, l’être le plus précieux de son existence s’offrait à lui, il n’aurait pu rêver mieux, et n’en souhaitait pas plus. Il la serrait contre lui en riant, rire nerveux qu’il ne contrôlait pas plus que tout le reste, pas plus que les larmes qui dévalaient ses joues sous la violence des émotions contraires qui avaient jailli en lui. Il était bien plus secoué qu’il n’aurait voulu l’admettre. La peur qui l’avait envahi face à la mort, face à la perte de son aimée, et le soulagement, le grandiose soulagement. C’était… c’était indescriptible. Il ne parvenait à fixer ses pensées sur quelque chose de cohérent, ne parvenait à mettre de mot sur ce qu’il ressentait, alors il se contentait de la serrer contre lui, les bras autour de sa taille, caressant d’une main sa chevelure, et il riait, il riait encore, et il pleurait toujours plus.

Il était en vie, et personne n’avait le droit de lui dénier. Il avait possédé peu de choses dans sa première expérience terrestre, pas même son existence, mais ici, elle lui appartenait pleinement. Il en ferait quelque chose, il se le promettait. Les spasmes s’apaisèrent en même temps que le rire. Il retrouva peu à peu son calme, sa contenance. Ses doigts se refermèrent doucement autour des joues de sa compagne, prenant son visage en coupe pour qu’elle le regarde. Il plongea ses yeux dans les siens, une expression enfin apaisée sur des traits qui accusaient pourtant de récentes larmes, et la conclusion fut toute simple. Sa voix était un peu joueuse, presque enfantine.

- Je t’aime.

Ashe avait abandonné les tracas d’un fardeau qu’il avait porté trop longtemps. Il n’avait plus à être parfait, et pourtant il aspirait encore plus à le devenir. L’oppression sociale de son rôle était fini. Il ne devait plus s’enfermer dans ce passé qu’il avait quitté, il ne devait plus raisonner en des termes d’une autre époque. Les armes à feu deviendraient son lot quotidien. La mort deviendrait sa compagne. Il n’était plus affecté à une fin toute tracée, son fatalisme pouvait s’atténuer. Il avait une éternité devant lui, une éternité avec sa belle, dont il pourrait profiter. Croquer la vie à pleines dents, il était temps.

Il attira le visage de sa compagne à lui, un air voyou sur les traits. Leur proximité était désormais telle qu’il pouvait sentir son souffle contre sa peau. Il ferma les yeux, inspira profondément son odeur si particulière, cette fragrance lourde et écoeurante, ce relent marécageux qu’il affectionnait tant. Son nez effleura le sien tandis que ses doigts s’étaient faits plus présents, interdisant à sa compagne toute retraite loin de lui. Leurs bouches se frôlèrent, il entrouvrit les lèvres, saisit l’une des siennes avec douceur.

Son coeur s’affola.

Son souffle se coupa.

Ses dents se plantèrent violemment dans la peau rosée, le goût du sang lui parvint. Vif, il s’était déjà éloigné, se redressant sans lui laisser le temps de réagir, pour lui offrir un sourire malicieux.

- Je crois que nous avons du gibier à ramener. La nuit est proche.

Ses pupilles trahissaient un trouble physique qu’il ne pouvait cacher. Ashe n’était qu’un gamin. Ashe n’était plus qu’un gamin. Heureux de vivre, heureux d’aimer, il n’y avait plus toute la souffrance d’un chef de clan destiné à mourir. Il n’avait que vingt ans, et l’éternité devant lui. Les conséquences de ses actes devenaient lointaines. Il avait vingt ans, et il comptait bien en profiter, dut-il affronter les dieux pour en avoir le droit. Il avait vingt ans et il était amoureux.

Elena était sa belle, sa merveilleuse. Elena était son danger, Elena était sa Faucheuse. Qu’est-ce qu’il pouvait l’aimer.
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Re: Partie de chasse - Lun 13 Avr 2015 - 2:41
La mort et l'amour. Les deux concepts ont, outre leur sonorité fort semblable, une multitude de points communs. Ils ont, depuis toujours fasciné et modelé l'humanité, agitant en elle tout ce qu'il y a de plus irrationnel, de plus primitif...mais aussi, peut-être, de plus complexe.
Face à ces deux forces chaotiques et incontrôlables, toute forme de logique, de raison, s'efface brusquement. Les êtres régressent, cessent de penser, ne deviennent plus que ressentis et réactions. Certains pleurent. Certains entrent dans une fureur noire. D'autres attendent, le regard vide. Et l'un d'entre eux, actuellement, rit. Un rire franc et fou, un rire plus porteur de sens que n'importe quelle tirade, plus profond que n'importe quel vers, plus puissant que n'importe quel bras. Lui-même ne sait pas ce qu'il recouvre, ne sait pas ce qu'il exprime. Ce qui ne fait que l'encourager encore davantage.
Les deux concepts se retrouvaient personnifiés en une personne, en une créature. Elena. Il l'adorait, il l'aimait, la voulait contre lui, avec lui, à lui. Et, dans une exacte symétrie, la craignait, comme tous les autres, sachant qu'elle ne pouvait apporter que destruction et déchirement. Elle venait de le lui prouver, à lui, qui s'imaginait avoir dompté l'indomptable. En un mouvement de doigt, elle aurait pu le détruire à jamais. Lui éclater le crâne sans même le toucher, dévorer ses entrailles et laisser pourrir son cadavre à côté de celui du cerf. Nul n'aurait jamais retrouvé sa trace et tous auraient fini par oublier son existence même. Il s'en était fallu d'un petit geste, savamment géré, pour lui éviter le néant.
Et pourtant, en dépit de tout cela, il ne faisait que l'aimer, encore et encore, davantage et davantage, la serrant contre lui alors même que son propre corps ne lui obéissait plus, en proie à une panique des plus totale. Parmi le chaos, il avait trouvé son phare, son fil directeur, et s'y était accroché, coûte que coûte et quand bien même celui-ci pouvait, à tout instant, se retourner contre lui et le dévorer.

A cet instant, serrée contre sa chair, elle ne sentait que pulsations et sursauts, accompagnés de rires et de larmes simultanées. Son corps, ne sachant que croire, ne sachant que faire, avait tout simplement décidé d'ouvrir toutes les vannes à sa dispositions, et d'inonder entièrement son être d'émotions et de réactions. Et elle, ainsi collée à lui, en ressentait chaque goutte, chaque onde, chaque tressaillement. Elle ferma les yeux, toujours souriante, afin de se délecter de cette explosion organique, se nourrissant des larmes et dévorant le rire, absorbant les sursauts et léchant les caresses. Il était superbe. Il n'était que vie. Brute, pure, désorganisée. Un incendie, capable de tout avaler sur son passage, de tout consumer, se répandant tant qu'il avait de quoi se sustenter. Jamais il n'avait été aussi proche de ce qu'elle espérait qu'il devienne.
Lorsqu'il l'attrapa délicatement, le sourire  d'Elena était plus radieux que jamais. Les flammes étaient contenues mais pas éteintes.
Il était magnifique, dans sa tenue de dompteur, essayant de dresser, au péril de son être, les énergies qui se déchaînaient en lui, alors même qu'il était encore couvert de brûlures et de déchirures. Elle le contempla, sans bouger, plongeant son regard dans le sien. C'était lui le maître, à cet instant. C'était lui qui, en guidant son visage et en contrôlant ses pensées, allait décider de la suite.

« Je t'aime », dit-il. Je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime. Des mots simples, courts. De pauvres messagers, porteurs d'un sens bien trop lourd pour eux. Il est impossible de transmettre ce que l'on ressent exactement à l'instant où l'on génère ces sons. Ils ne sont qu'une vulgaire et vague approximation, sujette à interprétation et à déformation. Ce qui ressenti, ce qui est dit, ce qui est compris...rien de tout cela ne concorde.
Et pourtant, ils ne peuvent prendre sens que s'ils sont énoncés. Gardés sous silence, ils ne sont rien. Leur force ne nait qu'à l'instant où ils sont entendus par l'autre, et où son être se retrouve face à un fait établi: quelqu'un vient de me dire qu'il m'aime. La véracité, l'intensité, le ressenti exact de ce quelqu'un ne sont que des suppositions, des hypothèses, vagues et probablement incorrectes. Mais les paroles, elles, sont réelles. Et c'est cela, et uniquement cela, qui frappa Elena Altman.
Que voulait-il dire ? Qu'est-ce que son corps voulait dire ? Qu'est-ce qu'il ressentait ? Quels étaient ses buts ? Qu'avait-il, à cet instant, en tête ? Elle n'en savait rien, ne pouvait le savoir, et à vrai dire, ne cherchait pas à le savoir. Tout ce qu'elle savait, et tout ce qui comptait, c'était qu'il venait de lui dire qu'il l'aimait.
A cet instant, quelqu'un acceptait qu'elle sache qu'elle pouvait être aimée. Qu'elle pouvait être autre chose qu'une source de terreur, autre chose qu'une horreur rampante et tentaculaire.
A cet instant, Ashe s'engageait à considérer Elena comme comme autre chose que cela.
A cet instant, il s'engageait à l'aimer.

Les mots l'avaient frappé comme s'ils avaient été gravés sur des plaques en granit. Pas parce qu'elle avait été prise par surprise, non. Elle savait très bien qu'il ressentait depuis longtemps une forme d'attraction, de fascination, pour elle. Non, ce qui l'avait percutée de la sorte tenait davantage à la force des mots eux-même.
Elle n'était donc absolument pas en état de se préparer à la suite quand bien même elle eut largement le temps de constater que quelque chose se préparait derrière ces yeux rougis de larmes. Avait-elle même envie de s'y préparer ? Plus encore, pouvait-elle ?
Le contact de ses mains sur son visage. La douceur de son nez. La chaleur de son souffle. La délicatesse de sa bouche...et la force de ses crocs.
Les yeux d'Elena s'écarquillèrent lorsqu'il la mordit. De surprise et de plaisir. Elle s'attendait à se faire embrasser. Juste embrasser, comme les humains avaient tendance à le faire. Il en était déjà la ? Il était déjà capable d'ainsi la blesser, afin de la caresser ? Il avait la chose en potentiel, en graine, mais elle ne pensait pas la voir déjà si vive.
Son visage se déchira d'un grand sourire, tandis qu'elle passait sa langue contre sa chair à vif, laissant s'écouler un léger filet de sang. Quelle beauté. Quelle vivacité. Ainsi était-il, une fois débarrassé de son carcan de peurs infantiles ? Comment allait-il être, une fois parfaitement irrigué par le feu qui coulait désormais dans ses veines ?
Tandis qu'il se relevait, elle se passa une main sur la bouche. La douleur était sublime. Le sang magnifique. Elle regarda ses doigts écarlates un instant, avant de reposer ses yeux sur Ashe.

Un monstre était en train de naître sous ses yeux. Aux traits de chasseur, à l'âme inhumaine et à l'esprit distordu. Une superbe poupée de chair et de tendons, modelée à la perfection par une artiste dégénérée. Il restait du travail. Il restait du chemin. Mais tout était la, en relique, dans la viande et les os. Il n'y avait qu'à libérer cette force, la laisser se répandre et déformer tout ce qu'elle allait contaminer. Elle l'adorait. Elle le voulait. A elle, en elle, avec elle, pour elle. En même temps, simultanément, quand bien même cela fut impossible.
Et pourtant...elle ne pouvait réciproquer ses dires. Elle ne pouvait, elle aussi, lui dire qu'elle l'aimait. Parce que c'était faux. Parce que c'était inconcevable. Elle n'avait que faire, elle-même, de concepts purement humains. Elle ne pouvait que s'en approcher, les apprécier, potentiellement, mais elle ne pouvait s'en imprégner et les absorber. Ils n'étaient que des choses qu'elle pouvait comprendre, au mieux, mais pas vivre, pas intégrer.
Et elle n'avait pas envie de leur mentir, à elle comme à lui. De toute façon, cela n'était pas nécessaire. Il n'avait pas besoin d'entendre cela pour savoir qu'elle ressentait quelque chose de plus fort que n'importe quel mot humain à son égard. Quelque chose d'à la fois différent et semblable, proche de l'amour, de la faim, du désir, de la haine...un ressenti à la fois bestial et réfléchi, purement rationnel mais complètement illogique. Elle n'avait pas les mots, ni même les organes nécessaires pour produire les mots, dont elle aurait eu besoin pour lui transmettre ce qu'elle désirait lui transmettre. Et lui, de toute façon, n'avait ni l'esprit, ni le cerveau nécessaire à supporter l'esprit, dont il aurait eu besoin pour comprendre. Aussi se contenta t-elle d'une pirouette linguistique, accompagnée d'un grand et radieux sourire ensanglanté.

« Nous irons bien plus loin que cela, très cher. Bien plus loin que tout ce vous pouvez imaginer. »

Pour l'heure, cependant, d'autres priorités pointaient. Ils avaient déjà bien assez travaillés, tous les deux, à la mise en exécution de leur implicite projet et la nuit commençait effectivement à tomber. Non pas que l'obscurité l'eut dérangé de quelque façon, elle l'adorait même. Les ténèbres étaient de fidèles alliées, mais elles avaient tendance, en cette saison, à demeurer en compagnie d'un froid glacial qu'elle ne se sentait pas de supporter.
De ses lèvres meurtries, elle adressa donc un autre sourire à Ashe, signe qu'elle acquiesçait. La carcasse du cerf était bien trop volumineuse pour être ramenée entièrement, c'était évident. Ce qui l'était tout autant, c'était qu'ils n'allaient pas la laisser derrière eux. Une telle viande et un tel symboles se devaient d'être respectés. Ou du moins dévorés, ce qui était assez semblables.
Elle ramassa donc le couteau qui s'était égaré entre deux touffes de mousse, encore taché du sang de ses doigts. Elle avait décidément un mal fou à garder son dedans dedans. Quelque chose à voir avec le fait que ses organes internes étaient normalement externes. Et internes à la fois. Mais peu lui importait, cette trace d'un égarement de son prédateur n'avait plus aucune sorte d'importance. Il vivait et aspirait à vivre, plus jamais.
La lame en main, elle s'employa à ouvrir la bête et à en arracher les entrailles, qui se déversèrent en un flot de chair encore tiède, de bile, de lymphe et d'excréments. L'odeur envahit immédiatement la forêt, tandis qu'elle tirait sur les intestins, tranchant ce qui résistait, déchirant ce qui cédait. La chaleur du corps de l'animal lui réchauffait les mains, tandis que le parfum qui s'en dégageait excitait son nez. A genoux près du cerf, un monticule puant de viscères se formait à côté d'elle, tandis qu'elle s'engouffrait littéralement dans la bête pour en arracher les morceaux.

Le vidage de la bestiole ne prit pas très longtemps. Elle était habituée, et il s'agissait d'une partie on ne peut plus simple. Surtout lorsque, comme Elena, l'on était capable de tirer un plaisir non dissimulé à faire pénétrer la moitié de son corps dans le cadavre afin de mieux arracher organes internes et disloquer les os. C'est donc une jeune femme couverte de sang jusqu'à la taille, mais radieuse, qui s'extirpa finalement de la bête pour tendre le couteau à Ashe.

« Que pensez-vous d'écorcher notre invité afin de se servir de sa peau comme d'un sac et donc pouvoir rapporter les meilleurs morceaux à notre demeure ? »

Quelques gouttes de sang gouttaient de ses cheveux, collés ensemble par les liquides dont elle semblait prendre plaisir à s'imprégner. Elle connaissait bien assez l'anatomie, humaine ou animale, pour savoir où trancher et où ne pas trancher. Mais elle s'en fichait. Recevoir une pluie de sang, transpercer un cœur, arracher des caillots à pleine main...Tout ceci représentait, pour elle, une forme d'amusement. D'autant plus que cette fois, elle avait un public. Un merveilleux public, désireux d'apprendre, désireux de la voir à l'œuvre et désireux l'aider.

Il aurait été honteux de le décevoir, n'est-ce pas ?
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